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Comme pour toute combustion, il faut 3 choses pour que la sociĂ©tĂ© sâembrase: un carburant, un comburant, une Ă©nergie dâactivation. Le mĂ©contentement populaire est le carburant, lâidĂ©ologie est le comburant, et un Ă©vĂšnement inattendu fait souvent office dâĂ©nergie dâactivation.đ§¶

On connait les causes de la grogne populaire. Ce qui nous intĂ©resse ici est la prolifĂ©ration dâidĂ©ologues qui exploitent cette grogne Ă leur avantage. Ce sont souvent des intellectuels aux ambitions frustrĂ©es qui se retournent contre le systĂšme qui les a rejetĂ©s.

« Le mĂ©contentement populaire associĂ© Ă un grand nombre d'aspirants Ă l'Ă©lite constitue une combinaison trĂšs inflammable », Ă©crit lâanthropologue Peter Turchin qui, dans un livre stimulant (1), montre que la surproduction dâĂ©lites a souvent conduit Ă des crises politiques.

La prospĂ©ritĂ© Ă©conomique sâaccompagne dâune Ă©lĂ©vation du niveau dâĂ©ducation et de richesse, plus de prĂ©tendants se bousculent aux portes du pouvoir. Les places Ă©tant limitĂ©es, une partie croissante de la population Ă©duquĂ©e ne trouve pas dâemploi Ă la hauteur de ses aspirations.

Aujourdâhui des bullshit jobs sont créés pour offrir des dĂ©bouchĂ©s Ă lâĂ©lite. (Si jâĂ©tais mauvaise langue, je dirais que les institutions internationales servent de soupape de sĂ©curitĂ© en proposant des postes aussi prestigieux quâinutiles pour occuper lâĂ©lite surnumĂ©raire).

Mais des aspirants mis sur la touche se sentent flouĂ©s, la sociĂ©tĂ© nâa pas tenu ses promesses, leur travail nâa pas Ă©tĂ© rĂ©compensĂ©. Pour trouver lâinfluence quâils cherchent, ils se servent de leur capital culturel pour produire des idĂ©ologies qui mobilisent les mĂ©contentements.

Ils sâengagent dans une carriĂšre de contestataire et jouissent de la reconnaissance Ă laquelle ils aspirent. LâĂ©conomiste Guy Standing considĂšre que la radicalitĂ© de certains progressistes est lâexpression dâune bourgeoisie diplĂŽmĂ©e en voie de dĂ©classement (2) đ


Les idĂ©ologues sĂ©duisent des Ă©tudiants fragilisĂ©s par une pression concurrentielle qui dĂ©grade leur estime de soi. Comme lâexplique le politologue Michael J. Sandel (3), cette pression a dĂ©tĂ©riorĂ© leur santĂ© mentaleđ




On comprend le besoin quâont ces Ă©tudiants de se valoriser en combattant toutes les injustices. A travers les causes gĂ©nĂ©reuses quâils dĂ©fendent, câest en rĂ©alitĂ© eux-mĂȘmes quâils essayent de sauver. DâaprĂšs Turchin, cette concurrence menace lâordre social dans son ensembleđ



Cette analyse rejoint celle que faisait dĂ©jĂ Bourdieu (4) qui voyait dans les Ă©vĂšnements de 68 le rĂ©sultat de la concurrence de plus en plus forte entre les Ă©tudiants. Les postes qui Ă©taient naturellement destinĂ©s aux enfants de la bourgeoisie ne leur Ă©taient plus garantisđ





Quand les partis traditionnels sâeffondrent, quand la lĂ©gitimitĂ© du gouvernement et des institutions est contestĂ©e, les prĂ©tendants qui cherchent Ă Ă©tablir un nouveau monopole idĂ©ologique sâaffrontent pour prendre les places qui se libĂšrent. Le paysage politique se fragmente.

Comme lâĂ©crit Turchin: « les luttes idĂ©ologiques se dĂ©placent de la lutte contre l'ancien rĂ©gime (ou pour sa dĂ©fense) Ă la lutte entre les diffĂ©rentes factions de l'Ă©lite. Les diffĂ©rences idĂ©ologiques sont dĂ©sormais utilisĂ©es comme une arme dans les conflits intra-Ă©lites,

à la fois pour faire tomber les membres des élites établies et pour devancer les aspirants rivaux. » On entre dans une période de discorde, des groupes se forment, de nouvelles forces politiques se constituent.

Certains veulent refonder la sociĂ©tĂ© sur des bases nouvelles, dâautres se tournent vers le passĂ© pour restaurer un Ăąge d'or imaginaire. On se dispute les territoires laissĂ©s vacants. On cherche Ă imposer de nouveaux rĂ©cits et Ă endoctriner de nouveaux partisans.

Quand on fait commerce d'idĂ©es, on se comporte comme n'importe quel marchand, on fait valoir son produit contre ceux de la concurrence, on investit dans des nouveaux marchĂ©s, on suit les modes, on essaye dâinnover, on crĂ©e des nouveaux besoins.

Les intellectuels engagĂ©es produisent de nouvelles baballes conceptuelles quâils jettent dans lâarĂšne mĂ©diatique pour que les diffĂ©rents camps sâaffrontent. Il faut bien que les militants sâamusent. Les rĂ©acs grincheux rĂ©pondent aux capucinades des militants progressistes.

On fait flĂšche de tout bois, tout ce qui faisait plus ou moins consensus: le genre, les institutions, lâhistoire, les modes de vie, la culture, la grammaire, lâĂ©ducation, la gastronomie, la laĂŻcitĂ©, le nom des rues⊠suscite la controverse. Câest une façon de rebattre les cartes.

Câest pourquoi on voit Ă©clater chaque jour une nouvelle polĂ©mique sur un sujet plus ou moins dĂ©risoire. Les diffĂ©rents camps se disputent autour de nâimporte quel symbole. Il sâagit de rallier ses troupes, dâĂ©prouver ses forces, de polariser et dâattirer lâattention.

Il faut entretenir le conflit, souffler sur les braises dans lâespoir de tirer les marrons du feu. On cherche de nouvelles victimes pour dĂ©noncer de nouveaux coupables. Surtout ne pas rĂ©concilier, mais diviser ; appuyer lĂ oĂč ça ne fait pas mal jusquâĂ ce que ça fasse mal.

On fonde de églises concurrentes, on crée des médias dissidents, on ergote sur des chaines YouTube, on organise des conférences pour échanger rhubarbe et séné, on participe à des débats, on diffuse en écriture inclusive des billevesées postmodernes.